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RENE LETOURNEUR : LE DON D'AFFECTION

Texte Isabelle Dillman. Photos Patrick Delance et Cyrile Le Tourneur D'Ison

Benvenuto Cellini disait qu'une statue doit avoir huit angles de vision. Les sculptures de René Letourneur dépassent tous ces angles et prennent vie comme par magie au moment même où vous les regardez.

"La femme et l'enfant", un marbre grec de naxos réalisé dans les années 60.

comme 1er Grand prix de Rome de la sculpture. Subjugué par la renaissance italienne, le 15ème siècle florentin, fasciné par le génie et la puissance de Michel-Ange, "Mon maître, je l'ai aimé eperduement", émerveillé par les ébauches des esclaves et par le souffle de ce "type-là, au nez cassé, au torse énorme,sans jambes, et dont le duel avec la sculpture était un combat, un compte à régler avec l'humanité", il échoue à Rome pour quatre ans et travaille dans l'ancienne chapelle de Ferdinand de Médicis comme pensionnaire privilégié de la Villa Médicis.
"J'essayais de sortir de moi les admirables choses que j'avais vues à Florence". De ce séjour, il laissera au palais Farnèse à Rome le buste du pape Jules II et la plénitude de ce combat très lent, trés difficile avec la matière où la pierre résiste avec son mystère, sa nature, ses imprévus. "La sculpture demande un état de grâce pendant un temps fantastique. C'est toute cette approche, cette ambiance qui se conjugue avec la difficulté de la matière à vaincre. Vous y mettez toutes vos connaissances et à un moment donné c'est plus que vos connaissances, c'est le point de vérité, la conjugaison entre la matière que vous avez traitée et vous.

Talent incontesté et succès. Les commandes se succèdent. Comme son complice le tchèque Zwobada, un autre grand de la sculpture décédé aujourd'hui, il gagne devant 42 nations le concours international présidé par Maillol "celui qui a eu le plus d'influence sur moi" et réalise le gigantesque monument à Simon Bolivar pour Quito en Equateur. Il ne cessera plus de travailler s'attaquant à la taille directe, sans metteurs au point, sans moulage. Levé à 5 heures du matin , li s'habille de blanc , "marié" comme il le dit lui même "à la sculpture, esclave servile de son idéal", il rentre en vocation, en mission comme les Rodin, Bourdelle, Despiau et autres grands, jamais découragé par ce métier très âpre où l'on travaille bras levés pendant des heures, se trompant parfois d'un coup malheureux où l'outil s'enfonce avec un bruit différent dans une infractuosité, un creux, là ou il ya


des milliers d'années un animal, un fruit, un coquillage s'était endormi pour l'éternité. De ces faiblesses de la matière, il faut contourner, jouer, dominer et la nature devient vibrations. "Si vous croyez en Dieu, c'est Dieu. Mon église, c'est ça."
Comme ce qui contient une force, un germe, tout puissant et rond dans le travail de ce statutaire. Des femmes magnifiées, grandies, totales. Une bouche, un front, une nuque, un ventre, volé, admiré, envié à ces femmes tant aimées. "De vivre à côté d'une femme vous transforme en éternel amant", dit-il. Et la surprise d'y arriver, l'étonnement devant la vie.
Des êtres, il capte le rayonnement, l'aura, les reflets de l'âme. Et ses mains concrétisent en silence. Savoir dessiner, observer, écouter. Comme il l'a fait pendant des années pour ses amis. Avec Malraux,"ce poète épique" et Louise de Vilmorin dont le visage servit de modèle aux deux sublimes statues du pont du Pecq. Aragon et Elsa Triolet, "ces êtres amoureux infiniment plus captivant que ceux qui n'ont aucun sentiment", un bas-relief en pierre pour son haras.
Mais jamais encore pour cet homme qui croit à "l'intelligence comme source de beauté" et qui définit "la sensualité comme la pureté de soi-même", aucun un hommage ne lui a été rendu en France. Là où les Américains et les Japonais se sont disputés ses oeuvres pour deux expositions récentes, quand Yoko Ono, la veuve de John Lenon traverse en Concorde l'Atlantique pour embrasser cet homme dont l'art de l'intérieur lui fait bâtir ce que l'oeil n'a pas vu, rares sont encore ici ceux pour qui la sculpture est une vraie passion.
C'est Bourdelle qui à la fin de sa vie ne cessait de répéter "J'irai la nuit sculpter la pierre des tombeaux". C'est René Letourneur qui, lui, aurait aimé durant de longues promenades "sculpter les berges de la seine". C'est lui encore que vous pouvez apercevoir à la nuit tombée, une bougie sur sa visière comme Miche-Ange, dans son atelier pour le travail du soir. C'est l'ultime moment, là où, sous la lumière d'un "jour frisant" ressortent toutes les imperfections. La surface de la sculpture vibrant à cette lumière. C'est la dernière étape, celle des ténèbres où un travail s'achève et où toute une sensibilité charnelle se dégage. Où seul, l'artiste confondu par son art n'exprime plus que par la fatigue cette émotion intense d'un aboutissement.

La femme me suffoque dans son mystère. C'est de cet amour fou, inconditionnel que ce sculpteur-poète et visionnaire vit depuis tant d'années. Survivre à la beauté, jour après jour, dans le silence d'un atelier où seul face à la pierre, René Letourneur, ce jeune homme de 88 ans recrée le gestes millénaires des artisans du monde.
Frapper à coups de masse les marbres blancs de Sienne, polir les bas-reliefs en marbre rose de Milan, tendre la forme d'un marbre de Naxos et surtout faire émerger l'humain, bras étirés, visages inclinés, corps lovés dans la matière de ces sables compressés depuis tant d'années. Il faut passer les lourdes grilles du parc de la maison de Fontenay-aux-Roses, faire jouer les gonds et découvrir cet univers magique où l'air est imprégné de sculptures plus encore que des jasmins, glycines, magnolias du jardin. Et si comme le dit Le Corbusier : "Il n'y a pas d'oeuvre d'art sans système", celui de René Letourneur est le "don d'affection".
A 12 ans, cet enfant de la place des Vosges découvre avec émerveillement les tensions et les lignes de force, la géométrie et l'impact de l'art de la troisième dimension. Il tient dans sa main sa première oeuvre, un visage sculpté dans une pierre tendre. De cette sensibilité à fleur de peau, de cet appel profond, sans jugement, dans la grande tradition des Antiques, des Grecs et des Assyriens, René Letourneur va construire sa vie dans la taille directe et dans le regard minéral de ces êtres "absolus" dépourvus de tous attributs, draperies ou architectures. Simples formes balancées par une autre forme.

"Ce mensonge splendide" comme il définit lui-même son travail, le distingue à la grande exposition des Arts Décoratifs en 1925 où il reçoit la médaille d'or et le propulse à l'Académie de France,

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